Ce fut le premier génocide du XXe siècle et les historiens sont aujourd’hui quasi unanimes à le considérer comme tel. Les massacres et les déportations des Arméniens de l’Empire ottoman entre 1915 et 1917 firent près d’un million et demi de morts. Le combat de leurs descendants pour que soit nommé et reconnu à la hauteur de sa gravité ce que leurs aïeux ont subi, continue.

Par Frédéric Autran 

Quel est l’enjeu du centenaire ?

La bataille de la mémoire est directement liée à celle pour la reconnaissance du génocide, un processus qui a véritablement démarré en 1965, quand les descendants des rescapés ont commencé à sortir du silence. Certains, un peu plus tard, iront jusqu’à lancer des attaques terroristes contre les diplomates turcs. «Le génocide des Arméniens, c’est non seulement la tragédie de notre peuple mais aussi un crime d’ampleur mondiale contre la civilisation et l’humanité», a déclaré il y a quelques jours le président arménien, Serge Sarkissian, en quête de respectabilité internationale. Le niveau de la représentation des différents pays à Erevan ce vendredi matin pour la cérémonie commémorative devant le monument – douze stèles en basalte, une flamme éternelle et une flèche de 45 mètres symbolisant la renaissance du peuple arménien – illustre le degré de leur engagement dans la cause arménienne. Les Etats-Unis, qui se refusent toujours à reconnaître un génocide (lire page 6), ont envoyé leur secrétaire au Trésor. François Hollande et son homologue chypriote seront les seuls chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Union européenne présent aux côtés de Serge Sarkissian et son allié russe, Vladimir Poutine. «C’est l’illustration de nos liens avec l’Arménie et de l’importance de la communauté arménienne en France», précise-t-on à l’Elysée, tout en rappelant l’engagement de Paris pour la réconciliation entre l’Arménie et la Turquie mais aussi voire surtout avec l’Azerbaidjan, où se rendra juste après le chef d’Etat français.

Erevan et Bakou sont en effet toujours en état de guerre sur le Haut-Karabagh, enclave arménienne en territoire azéri qui, lors de l’éclatement de l’URSS en 1991, a proclamé son indépendance et s’est rattachée à l’Arménie.

Plus d’une vingtaine de pays ont reconnu par des motions parlementaires ou des déclarations le génocide arménien, et l’Allemagne le fera à son tour ce vendredi (lire page 6). La France avait été, dès 2001, le premier grand pays de l’UE à franchir le pas avec une loi. Un nouveau texte pénalisant sa négation sous la présidence de Nicolas Sarkozy avait en revanche été bloqué par le Conseil constitutionnel.

Que s’est-il passé le 24 avril 1915 ?

Cette nuit-là, la police ottomane, sur ordre du gouvernement jeune-turc du Comité Union et Progrès (CUP), procéda aux arrestations de plus de 200 personnalités de la communauté arménienne, aussitôt déportées vers l’Est, les «politiques» d’un côté, les «intellectuels» de l’autre. Tous ou presque furent tués dans l’année par l’Organisation spéciale, la structure parallèle mise sur pied par le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, pour régler «définitivement» la question arménienne. Des déportations et des massacres avaient commencé les mois précédents en Anatolie orientale, où les autorités craignaient des révoltes des Arméniens, encouragés par l’avancée des troupes russes. Mais ce jour est considéré comme le véritable début du processus génocidaire. Seuls les Arméniens de la capitale furent épargnés.

La mise en œuvre de l’extermination, au travers de déplacements forcés de population ponctués de massacres, est différente de la machine de mort industrielle mise en place par les nazis. Immense nettoyage ethnique destiné à vider des territoires stratégiques et opération de pillage généralisé des biens d’une minorité riche et puissante, l’anéantissement des Arméniens ne se fondait pas sur des théories raciales. Des dizaines de milliers d’enfants ou de jeunes femmes – «les restes de l’épée» comme on les appelait en turc – furent enlevés et adoptés par des familles musulmanes puis convertis. Les deux tiers de cette communauté longtemps florissante, évaluée à 1,9 million de personnes, furent anéantis.

Pourquoi les autorités turques nient-elles ?

Elles récusent le mot «génocide» à cause même de la charge infamante qui évoque directement le nazisme et nient toute volonté exterminatrice préalable. Mais désormais, peu ou prou, le discours officiel admet la réalité de centaine de milliers de morts. Comme Recep Tayyip Erdogan l’an dernier, le Premier ministre, Ahmet Davutoglu, a cette année réitéré ses condoléances et assuré que «la défense de la mémoire des Arméniens de l’Empire ottoman et leur héritage culturel est pour la Turquie un devoir historique et humain». Dans le discours officiel, ces déplacements forcés de population – un nettoyage ethnique similaire à ceux subis précédemment par les populations musulmanes dans les Balkans et le Caucase – ont tourné au carnage à cause de la famine, des épidémies et des troubles dans un empire qui s’effondrait. «Reconnaître le génocide des Arméniens serait admettre que les pères fondateurs de l’Etat turc moderne étaient des criminels et des voleurs, enrichis par la spoliation des biens arméniens. Les déclarations récentes des officiels turcs sont essentiellement faites pour jeter du lest en évitant le mot de « génocide »», explique l’historien turc Taner Akçam, soulignant que nombre des premiers cadres de la République venaient du mouvement jeune-turc. Pourtant, Mustafa Kemal lui-même n’avait pas hésité à définir publiquement l’extermination des Arméniens comme «un acte honteux» – expression que reprend Taner Akçam comme titre de son livre (Folio, 2008).

Aujourd’hui, même si la Turquie multiplie les pressions diplomatiques, elle est toujours plus isolée dans son déni. Cette année, les autorités ont décidé de célébrer en grande pompe le 24 avril… le centenaire de la bataille des Dardanelles, où les soldats ottomans ont résisté aux Français et aux Britanniques. Mais les organisations arméniennes vont pouvoir commémorer librement à Istanbul «la grande catastrophe», l’expression traditionnelle arménienne pour les événements de 1915.

La société civile peut-elle faire bouger les choses ?

La question arménienne est depuis une dizaine d’années au cœur du débat public et sans tabou. Fini l’époque où l’emploi du mot «génocide» déclenchait des poursuites. On l’entend désormais sur les plateaux de télévision, il est en une des journaux. «Cette dynamique a été rendue possible grâce à la perspective de l’adhésion à l’Union européenne. Même si aujourd’hui le processus est gelé, ce mouvement reste irréversible», remarque l’universitaire Ahmet Insel. Ce ne sont plus seulement les intellectuels qui se mobilisent, comme en 2008 quand le même Ahmet Insel, Baskin Oran et Cengiz Aktar lancèrent un «appel au pardon» envers les Arméniens qui fut signé par 32 000 personnes. Le HDP, principal parti kurde, a mis dans son programme la reconnaissance du génocide et l’ouverture de la frontière avec l’Arménie. Les Arméniens cachés, ces descendants de rescapés du génocide convertis à l’islam, commencent à sortir de l’ombre et ces «âmes errantes», comme les appelait le grand journaliste turc d’origine arménienne Hrant Dink, assassiné en janvier 2007, seraient au moins un million voire le double ou le triple (Libération du 11-12 avril).

Un sondage pour le think tank européen Edam relevait récemment que seuls 9% des Turcs interrogés désirent reconnaître le génocide. Mais parmi les moins de 24 ans, ils sont 30% à le souhaiter. Rien ne sera plus comme avant.