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Archive for mars 2016

De l’apathie générale – 1/2

Nous vivons une période de crise multiforme dont nous sommes les principaux responsables. En effet, la crise multiple que nous vivons et subissons depuis plusieurs années déjà est de notre propre fait. La perte de confiance dans nos élites politiques, dans nos dirigeants, dépend entièrement de nous-mêmes, car c’est bien nous, corps électoral, qui choisissons et plaçons au pouvoir ces personnes que l’on se fait un plaisir de dénigrer. Ces dirigeants honnis sont en fait l’expression de la volonté populaire. On a les Princes qu’on mérite disait Montesquieu1, cet adage n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui…

Cela fait déjà trois élections présidentielles qui se sont déroulées par défaut : en 2002, le candidat Chirac a été élu pour contrer le candidat Jean-Marie Le Pen, en 2007 le candidat Nicolas Sarkozy a été élu pour contrer la candidate Ségolène Royal, en 2012, le candidat François Hollande a été élu pour contrer le candidat (et président sortant) Nicolas Sarkozy. Qu’en sera-t-il en 2017 ?

La question reste entière à ce jour, cette malheureuse série d’élections par défaut marque surtout un manque de confiance et de convictions, comment dans ces conditions espérer autre chose ?

Si l’on veut réellement changer le pouvoir, peut-être faut-il d’abord changer nous-mêmes. Cette terrible remise en cause nous place devant nos responsabilités, nos choix et leurs conséquences.

La crise économique que nous vivons et subissons procède de la même trame. Un célèbre humoriste a dit en forme de parabole : quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne vende pas2. Cette réflexion quelque peu simpliste résume en réalité une grande partie de nos problèmes. Le boycott reste une arme décisive dans notre société de consommation, au sein de laquelle nous évoluons tant bien que mal. L’offre répond à la demande et parfois l’oriente, mais quoi qu’il arrive, c’est toujours la demande qui aura le dernier mot. Une demande forte, solide, intransigeante, fera plier toute offre, officielle ou officieuse, traditionnelle ou innovante. Ce que l’on a oublié un peu vite, c’est un élément important de la vie commerciale, dans le monde, la société de consommation dans laquelle nous vivons : le consommateur fait la loi, c’est lui qui fixe les règles. S’il est passif, comme c’est le cas aujourd’hui (et depuis de nombreuses années), il laisse le soin à d’autres de décider à sa place, il se laisse imposer des modes de consommation dans différents domaines (textile, alimentaire, produits culturels ou sportifs, loisirs, etc).

Actuellement, la mauvaise qualité de l’alimentation industrielle, émaillée de scandales (barres chocolatées mars en février 2016 par exemple), incite le consommateur à se tourner vers des produits plus sains. De là a émergé la mode du bio, sans toutefois de grande qualité en magasin spécialisés ou dans le circuit de la grande distribution. Cette forte demande a suscité une offre qui lui correspond. Tout ce qui est connoté bio ou naturel est dorénavant devenu indispensable, et conditionne les ventes (et donc le chiffre d’affaire). Les produits de l’industrie agroalimentaire ne peut désormais s’écouler qu’à bas prix, et prennent donc l’image de produits bas de gamme ne visant qu’un certain type de clientèle peu fortunée. Cependant, cette demande suscite d’autres offres, de types différents, commerciaux ou pas, des filières courtes se développent, associant qualité et production locale c’est-à-dire une faible empreinte carbone. Sur cet exemple, la demande s’impose à l’offre qui doit s’adapter si elle ne veut pas être concurrencée ou tout simplement disparaître.

Cette demande peut facilement s’adapter, s’appliquer à d’autres domaines comme la politique. En effet, on constate une profonde et durable érosion du corps électoral. Il aura fallu pour cela une mise à l’épreuve de la classe politique à travers la gestion d’une crise multiforme. Il aura fallu également que tout un chacun soit directement impacté pour enfin réagir. Cette réaction ne s’est pas fait attendre, le rejet de la politique est important désormais. L’attente d’une offre différente présente de nouvelles opportunités à de nouveaux acteurs politiques, plus à même de répondre aux attentes d’une société en perpétuelle mutation. La tentation des partis plus marqués, plus engagés est grande, ainsi, des mouvements comme les Pegida en Allemagne (surtout depuis la crise des migrants de janvier 2016), des Podemos en Espagne (surtout depuis la crise de l’Euro en 2015), Syriza en Grèce (pour les mêmes raisons en 2015), ou en France avec la progression du Front National (après celle du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon depuis 2012) et les grandes transformations des partis (primaires à gauche puis à droite2015-2016), la progression de Donal Trump (mars 2016) ou de Bernie Sanders (février 2016). Tout ceci montre une grande volonté de changement, une demande qui suscite une offre qui lui correspond.

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1 – Montesquieu, l’Esprit des Lois – ou encore :  » Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite.  » – Joseph DE MAISTRE – (Lettres et Opuscules, 4e édition, t. I, p. 264. Lettre 76.)

2 – citation attribuée à l’humoriste Coluche

 

Cette dualité offre-demande, si mercantile au premier abord, s’applique en réalité à tous les aspects de la vie quotidienne. L’information n’échappe pas à la règle, le monde multipolaire en reconstitution, et ses conséquences sont traitées plus que légèrement par les médias traditionnels, face à des lecteurs apathiques, désintéressés (à dessein) par une actualité qui leur échappe. En effet, les grands bouleversements que nous avons connus comme la chute du Mur de Berlin en 1989, le Printemps arabe de 2011 ou la crise des migrants de 2015-2016 ne surviennent pas de façon aussi spontanée qu’on nous l’annonce. Toute crise connaît une évolution selon un processus précis, et avant tout, une phase préparatoire : la dégradation d’une situation qui ne peut trouver son issue que de façon violente, à défaut d’une solution institutionnelle, concertée, on peut ainsi détacher trois plans : une phase préparatoire, une explosion de la crise qui peut durer plus ou moins longtemps, puis la fin de la crise et l’ouverture vers autre chose, une situation différente (calme ou violente), jusqu’à la prochaine tension qui se règlera à son tour de façon pacifique et concertée, ou à travers une nouvelle crise…

Ce fonctionnement circulaire n’est que très rarement abordé, traité, étudié par nos médias actuels, dont la plupart ne sont plus indépendants, mais appartiennent à des groupes financiers ou industriels1 qui les contraignent à servir leurs intérêts. En effet, les médias réellement indépendants sont très rares, à l’image de la revue Conflits créée en 2015 et qui traite des sujets de géopolitique de façon claire et précise2. Désormais, l’information utile et valable ne va pas vers le lecteur, c’est lui qui doit faire l’effort d’aller vers l’information s’il en veut une de qualité. Cette inversion de la circulation de l’information ferme complètement le débat politique qu’il soit intérieur ou extérieur. A la longue, il fausse également la réflexion de celui qui détient le pouvoir de véritablement changer les choses, de décider de la direction du pays et de ses intérêts : l’électeur.

Depuis la fin du suffrage censitaire et l’instauration du suffrage universel (au lendemain de la Révolution Française), on peut se demander avec raison s’il n’y a pas une volonté de flouer la réflexion du corps électoral, de le maintenir dans l’ignorance, afin de perpétuer un système qui ne sert plus ses intérêts, mais ceux d’un groupe réduit de personnes. Au-delà de la sphère politique, il y en a une qui domine tous les échanges de la planète, un système global, mondial désormais : le système économique.

Celui-ci est très différent du système politique dans le sens où il ne connaît aucune frontière, aucun particularisme social, culturel, ethnique. En effet, il vise à supprimer tout particularisme de sorte à pouvoir vendre un même produit sur n’importe quel point de la planète, indifféremment des peuples, des cultures, des races, des religions, des idéologies, car il vise à uniformiser les mentalités. Il procède de la même façon que le système politique par l’abrutissement, l’uniformalisme et la perte des repères culturels, historiques ou idéologiques, afin de leur substituer d’autres repères, économiques cette fois-ci. L’individu n’est plus alors considéré pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il a. Pour y parvenir, deux étapes sont indispensables :

La première vise à saper les bases des repères anciens, il est nécessaire pour cela de lutter contre tout ce qui peut constituer une référence, un ancrage culturel, identitaire, un particularisme qui entrainerait une consommation endémique. Pour cela, il existe deux leviers importants et efficaces. Il faut créer un vide identitaire, susciter un sentiment d’abandon, de perte de repère pour inciter les citoyens à devenir des consommateurs, à rechercher de nouveaux repères, économiques ceux-ci.

La seconde vise à combler ce vide par des produits nouveaux, une offre qui répond à une demande créée de toute pièce. On peut ainsi créer un besoin par le biais des médias, susciter l’envie, le désir de consommer par des tendances fortes que l’on nomme la mode.

On l’imagine souvent limitée à la sphère vestimentaire, en réalité, elle est beaucoup plus vaste, multiforme, et touche également le domaine alimentaire. On le voit depuis plusieurs années avec la mode du bio et des « alicaments », c’est-à-dire un nouveau produit qui est censé permettre de se soigner par son alimentation. Le bio et les compléments alimentaires représentent un marché considérable, en pleine croissance, et génère une masse financière conséquente. Les produits alimentaires se vendent ainsi potentiellement dans n’importe quel point du globe et complètent largement l’industrie pharmaceutique (particulièrement puissante et influente en France), et parfois la rejoint par des produits spécifiques, les fameux « alicaments ». Ce marché immense ne nuit aucunement à un autre marché : celui de l’industrie agroalimentaire qui continue à produire en masse et peut désormais élargir sa gamme de produits sur le segment de la santé et de la protection de l’environnement…

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1 – Source : http://www.franceinfo.fr/culture-et-medias/medias/article/qui-appartient-la-presse-quotidienne-nationale-459641

2– Source : https://www.revueconflits.com/

 

Le textile quant à lui est l’expression la plus populaire de la mode. On peut la susciter, la développer, son grand avantage est qu’elle change régulièrement et implique donc de nouveaux achats dans le vêtement mais aussi dans la chaussure, la maroquinerie, les accessoires et surtout les produits dérivés. L’industrie du cinéma l’a bien compris, à tel point que l’on a souvent l’impression que ces produits dérivés (de plus en plus nombreux et variés) ne font plus la promotion d’un film comme on l’a connu il y a plusieurs années, mais bien l’inverse.

La culture quant à elle est un moyen de déstabilisation d’un peuple ou d’un groupe de peuples, particulièrement important, il gagne en puissance à mesure que les individus gagnent en passivité, en perte de réflexion et de réactivité. L’entreprise privilégiée consiste attaquer la culture déjà en place par grignotage ou bien frontalement, par pans entiers lorsque c’est possible. Le but recherché est double et se décompose en deux étapes, la première vise tout d’abord à réaliser un travail de sape afin de créer un vide culturel et identitaire. Ce vide est essentiel pour générer un sentiment d’abandon, et susciter le besoin de le combler autant que possible, intervient alors la 2e étape qui vise à combler ce vide créé à dessein. Plus les références culturelles et identitaires sont ancrées, profondes et anciennes, plus le vide créé sera insupportable et le besoin de le combler sera important. C’est là que le système économique joue à fond en proposant une nouvelle offre culturelle et identitaire, il s’opère alors une grande innovation. En effet, l’individu n’est plus perçu pour ce qu’il est mais pour ce qu’il a, c’est le stade ultime de la société de consommation au sein de laquelle on se reconnaît en tant qu’individu pour les apparences, la possession, c’est un consommateur complet, dans tous les sens du terme. Dès lors, il ne consomme plus pour vivre, mais vit pour consommer, les valeurs sont inversées exactement comme pour les produits dérivés d’un film. Cette inversion des valeurs sert particulièrement les intérêts, les logiques du système financier si bien abordées dans le fim « the big short » (sorti en salle en décembre 2015). A partir de là, les frontières culturelles et identitaires s’effondrent et de nouvelles références les remplacent.

A partir de là, un produit peut se vendre sur n’importe quel point du globe, au sein d’une société de consommateurs plus que de citoyens. Bien sûr, la politique peut agir pour préparer cette nouvelle situation. Il lui faut d’abord séduire tout en sapant les bases de la société existante, et progressivement lui substituer de nouvelles valeurs, de nouvelles références via des tendances des modes sur des durées plus ou moins longues. La jeunesse est plus particulièrement ciblée pour sa réactivité et sa tendance à vouloir contester l’ordre établi, la société dans laquelle elle vit, et évolue. Cette tendance naturelle est d’autant plus active que le système économique permet à une jeunesse désœuvrée, de trouver sa place, d’exister à travers ce qu’elle consomme. Elle peut ainsi consommer des produits manufacturés mais aussi des idées, des concepts que l’on a conçu pour elle, des modes de vie…

C’est désormais un nouveau mode de vie, largement relayé par des médias qui encadrent les esprits en même temps qu’ils les formatent. Leurs repères sont désormais l’industrie du cinéma, les émissions télévisuelles, les programmes, les jeux et variétés qui véhiculent de nouveaux modes de vie, des nouveaux repères, de nouvelles consommations. Les autres modes de communication que sont internet et le téléphone portable complètent un univers consumériste avec ses propres règles, ses propres codes, ses propres références, son propre fonctionnement.

L’effet le plus pervers est que non seulement le consommateur subit cet environnement qui le formate selon les besoins de la sphère économique, mais qu’il le rend directement acteur. C’est une innovation sans précédent, en effet, pour la première fois, un « système-prison » fait des prisonniers leurs propres geôliers…

Cette situation est singulière car elle s’inscrit dans le temps sur une longue période, qui pourra perdurer tant que le consommateur peut continuer à consommer. C’est ce qui fait la force du système économique, mais aussi sa faiblesse, car en période de crise comme celle que nous vivons actuellement, le pouvoir d’achat est en baisse continuelle, c’est-à-dire que ce qui fait l’attractivité de notre système se réduit régulièrement.

Ainsi, face à une demande sans cesse croissante, l’offre évolue et se diversifie, elle s’adapte et se tourne vers des solutions alternatives qui s’éloignent de plus en plus du schéma de consommation classique. Cette évolution correspond à l’humeur du moment, mais s’éloigne de la logique d’une société de consommation basée sur une production uniforme, une pensée et des habitudes uniformes, que ce soit dans le domaine alimentaire, textile politique ou culturel. On le voit, tout ce qui fait la force du système dans lequel nous vison depuis de nombreuses décennies, fait sa faiblesse.

 

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