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De l’évolution du monde…

Le modèle traditionnel des sociétés antiques cède peu à peu la place à un autre modèle. L’excellent Georges Dumézil présentait la société indo-européenne selon un modèle tripartite suivant l’organisation suivante : la classe des dirigeants (religieux et politiques), la classe militaire et la classe des producteurs (de biens manufacturés, alimentaires ou autre). Comme je l’ai précisé1, ce modèle perdure jusqu’à la période actuelle. Cependant, un changement s’est opéré comme l’a fait remarquer Michel SERRE2, les deux premières classes se sont effondrées. En effet, les dirigeants ont été radicalement et structurellement modifiés depuis la Révolution Française. Le pouvoir s’appartient plus exclusivement à une élite héréditaire mais élue comme l’étaient les premiers rois sous les Mérovingiens. Le pouvoir religieux quant à lui, s’est considérablement affaibli. En occident du moins, il doit rivaliser avec des concurrents de plus en plus variés, de plus en plus nombreux. Certes, le besoin de croire est toujours présent, mais il s’agit davantage d’une démarche personnelle que collective. Le choix s’impose : on choisit ses dirigeants, on choisit sa religion, ce terme est d’ailleurs devenu global, il regroupe plus un ensemble de croyances, de convictions, qu’une véritable foi. A présent, c’est le tour de la « caste des producteurs » de connaître de profonds changements. Les façons de produire ont été considérablement modifiées depuis le monde antique. Il convient d’étudier plus en détail les transformations de ces trois « castes » :

 

la classe dirigeante tout d’abord, durant les premiers temps de l’organisation sociale des hommes, l’ordre des dirigeants se scindait en deux sphères : politique et religieuse.

 

Le politique concernait la vie temporelle, et assurait le fonctionnement de la cité (la Polis). Qu’il s’agisse d’une République ou d’une Monarchie, le pouvoir était astreint à des règles précises de désignation et de fonctionnement. La république tout d’abord, était élective, elle regroupait des personnes de haut rang destinées à exercer le pouvoir. Cependant, les participants ne représentaient qu’une partie restreinte de la population, le plus souvent en fonction de leur fortune et de leur origine (souvent les deux). A l’image de Rome, une assemblée constituait le centre du pouvoir. La Grèce a développé ce type de structure jusqu’à un haut degré de perfectionnement avec plusieurs type d’assemblées :

– la Boulè ou Conseil des 500 à Athènes regroupait 500 citoyens élus annuellement, avec une présidence mensuelle tournante, était chargée de recueillir les requêtes des citoyens (ou probouleuma).

– la Gérousia à Sparte regroupait 28 citoyens de plus de 60 ans élus à vie.

– l’Aréopage était une sorte de conseil royal qui évolua en cour de justice avec le temps.

 

D’une manière générale, les Républiques ont évolué ver des monarchies avant de redevenir des Républiques. D’abord élective, concentrait le pouvoir dans les mains d’une seule personne capable de prendre des décisions rapides et de les faires appliquer tout aussi rapidement. Là encore, le pouvoir a évolué (les ambitions aussi !) pour s’orienter vers une monarchie héréditaire.

 

 

1 – « l’image du temps, France, Europe, Monde », A.MAVRIDIS, éd. ***, 2011.

2 – « le temps des crises », Michel SERRE, éd. le Pomier, 2009

3 – la Polis, désigne la cité-Etat de la Grèce antique.

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Cette innovation présentait le double avantage de régler la question épineuse de la transmission du pouvoir, et d’assurer une lignée, c’est-à-dire l’assurance (plus ou moins fiable) que les qualités du monarque se retrouverait chez ses descendants, assurant ainsi la pérennité du pouvoir. Il faut bien situer les choses, le souci de transmission du pouvoir et de stabilité étaient une chose précieuse à une époque marquée par des guerres incessantes, une grande instabilité politique et militaire. Le roi est un personnage à part, il n’est pas encore d’essence divine mais ses qualités « spéciales » sont reconnues. Il est à la fois chef de guerre, de l’administration, du village ou de la cité, il incarne, est le garant des victoires militaires, de la stabilité politique, il permet le développement du commerce. C’est par son action qu’une cité devient prospère, que la diplomatie se développe avec les autres cités, que des accords, des alliances ou des guerres sont décidées. La disparition du roi pose de graves problèmes car la vacance du pouvoir affaiblit considérablement la polis (ou cité-Etat). il est nécessaire de trouver un successeur le plus rapidement possible, de préférence de la même lignée que le roi mort, dans l’espoir que ses qualités survivront à travers sa descendance.

Le religieux quant à lui, régnait sur le spirituel, les prêtres sont les serviteurs et les interprètes de la volonté des dieux, c’est à dire des entités supérieures qui sont à l’origine de la vie sur terre, des événements quotidiens ou exceptionnels. En outre, les prêtres jouent le rôle d’intermédiaires entre les hommes et les dieux. Maîtres du temps, il savent quand il faut semer, récolter, déclarer une guerre, prédire les événements à venir. Ils sont les garants d’une vie future meilleure dans l’au-delà, à condition de suivre certaines règles, respecter certains rites, certaines procédures. Ils rendent la justice quand ce n’est pas le pouvoir politique qui assume cette responsabilité. La classe sacerdotale rayonne également sur le domaine juridique, elle établit et fait appliquer les lois dans un cadre religieux. Il lui arrive souvent d’entrer en concurrence avec le pouvoir politique sur ce point. En effet, les conséquences sont importantes : régner sur le droit, c’est régner sur la vie temporelle, quand on dispose déjà du règne de la vie spirituelle, le pouvoir ainsi constitué est immense. Il permet d’agir largement et durablement sur la vie des citoyens, d’être réactif face à une situation d’urgence, d’être compétent en tout domaine. Cependant le risque est grand de vouloir exercer le pouvoir pour son propre compte. Ainsi, le politique peut à son tour vouloir interférer dans le domaine spirituel pour toucher à la fois les corps mais aussi les âmes de ses administrés. Les religieux peuvent également conduire l’armée quand cette tâche n’est pas dévolue au politique, en ce cas, ils sont les garants de la victoire en assurant le concours des dieux à l’issue des batailles. Cet aspect est loin d’être négligeable dans une période d’incertitude. On se rassure comme on peut, dit-on, et pour cela, toutes les formes sont recherchées, quitte à ce que les belligérants prient les mêmes dieux…

la classe militaire ensuite, assure la sécurité de la polis, et son expansion en menant des guerres défensives pour se prémunir d’une éventuelle menace, ou offensive pour piller les cités voisines et enrichir la polis. Les guerriers représentent souvent une aristocratie.

la classe des producteurs quant à elle, a la charge de l’entretien de la population. Elle se répartit en groupes et sous-groupes spécialisés dans tel ou tel type de production : alimentaire, textile, métallurgie, etc.

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La part la plus importante concerne ce que nous appelons le secteur primaire, à savoir l’agriculture. L’alimentation de la cité est primordiale, elle répond à un besoin essentiel, vital, mais joue aussi un rôle de prestige quant à la quantité et la qualité des produits disponibles.

Le surplus a une vocation commerciale, il est source de richesse et de réputation auprès des autres polis. Source de richesse, il est aussi  source de conflit, et attire les convoitises.

Cependant, le principe reste le même  : la production set à couvrir les besoins de la Polis, le surplus est destiné au commerce. La seule différence est que la production de surplus est davantage recherchée pour elle-même que pour répondre aux besoins locaux. Cette troisième classe a connu un fort développement, d’abord agricole, elle s’est orientée davantage vers l’industrie (secteur secondaire), pour enfin se spécialiser de nos jours dans les services (secteur tertiaire). Ces trois classes issues du modèle de société indo-européenne, si bien et largement décrite par Georges Dumézil, a connu de profonds changements à travers les siècles, et jusqu’à présent. Il convient de les prendre séparément pour bien comprendre leur évolution.

 

La classe dirigeante.

Le pouvoir politique a connu de grands bouleversements, d’abord République ou association de chefs, il a évolué vers une monarchie élective puis héréditaire, avant de revenir à une République. Celle-ci s’exerce au nom du peuple, à travers des représentants désignés par des élections à une échéance donnée. Ce type de fonctionnement a supplanté le pouvoir personnel et héréditaire, même dans des régions où les principes démocratiques se ont pas naturels mais importés. C’est ce qui s’est passé courant janvier-février 2011 dans tout le monde arabe. Il semblerait donc que ce modèle d’exercice du pouvoir s’impose à toute la planète, quels que soient les régimes, les peuples et les dirigeants, la structure sociale des populations. Nous assistons à une uniformisation des régimes politiques du monde entier, à quelques  exceptions près. Ceci n’est pas nouveau, en effet, une telle uniformisation a déjà eu lieu, mais pour généraliser le système monarchique, l’exercice du pouvoir par une seule personne (même si le monarque déléguait une partie de son autorité à d’autres personnes en une arborescence parfois complexe).  La situation actuelle nous semble inédite car nous ne la comparons pas avec les expériences passées. Le long terme et la globalité ne sont pas des éléments que nous intégrons à notre vision du monde.

Le pouvoir religieux connaît lui aussi une révolution. Les croyances classiques codifiaient les croyants auprès d’un culte particulier, centralisateur. La foi se voulait universelle et commune, seule la collectivité comptait, l’individu n’étant considéré qu’en tant que partie d’un tout. Actuellement, et depuis plusieurs années, le culte de l’individu a changé la donne : l’individualisme a recentré le monde sur chaque personne. L’esprit de groupe a volé en éclat, la foi également. Désormais, chacun a sa croyance propre cohérente, unifiée et composée de plusieurs croyances. L’influence de la philosophie a été déterminante dans ce processus de personnalisation de la foi. Les clergés classiques doivent composer avec de nouvelles croyances, de nouveaux mouvements spirituels parfois très éloignés du Dogme. Les sectes en premier lieu ont pu profiter largement de ce revirement de situation pour exister et s’imposer à une population demandeuse de religion. Le besoin de croire reste présent, il se développe à mesure de l’instabilité de notre environnement (économique, politique, culturel, etc.).

La médecine joue une rôle considérable au sein de ces nouveaux mouvements qui relèvent à la foi du spirituel et de la philosophie. La santé est un élément très important ces dernières années, on aspire à moins de stress, plus de bien-être. C’est un terrain propice, le terreau idéal pour que puisse se développer les croyances les plus farfelues, tant qu’elles parviennent à séduire une population qui, d’ailleurs, ne demande qu’à être séduite…

 

La classe militaire.

Les armées évoluent, se perfectionnent. De tout temps, on a cherché à atteindre l’adversaire à distance. Un temps, la lance remplissait cette fonction, en particulier avec les propulseurs dès la fin du paléolithique lors des chasses au gibier. D’autres inventions d’armes de jet plus perfectionnés l’ont concurrencé comme l’arc. Plusieurs types d’arc et de flèches (pointes et empennages) ont été mis au point selon l’usage que l’on voulait en faire (percer une ligne de combattants, un armure, un bouclier, un rempart à l’aide d’une baliste, etc.). Par la suite, la munition à explosion a remplacé la flèche, mais toujours avec la même démarche : atteindre de loin en spécialisant le projectile. Le type de cartouches a été défini selon l’usage que l’on voulait en faire : balle perforante, traçante, explosive, de petit ou gros calibre, ballplast, cartouche anti-émeute, etc.

Cette volonté d’atteindre un ennemi à distance, en se préservant de pertes éventuelles, s’est poursuivie jusqu’à nos jours.  Actuellement des systèmes complexes ont réalisé, concrétisé cette ambition, sur des distances plus importantes, bien plus étendues que la portée effective d’une flèche ou d’une balle. Désormais, un simple bouton peut décimer une ville entière. Les projectiles modernes sont plus massifs, couvrent de plus grandes distances et causent plus de dégâts que jamais. En outre, l’armée elle-même s’est spécialisée, étrangement chaque élément y est représenté : armée de terre, de l’air, marine, feu nucléaire…

Au sien de chaque corps d’armée, une arborescence existe et définit les fonctions : commandement, administration, logistique, etc.

Cependant, cette spécialisation, ce perfectionnement a rendu l’outil militaire moins efficace. En effet, la capacité de destruction s’est considérablement développée, mais la volonté de ne pas s’en servir aussi !

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C’est un paradoxe : d’un côté un potentiel de destruction sans précédent, d’un autre côté des entraves politiques et idéologiques à l’utilisation des ces moyens. L’exemple le plus criant est celui de l’Irak ou encore de l’Afghanistan (peut-être bientôt de la Côte d’ivoire ou de la Lybie). L’embourbement financier et technique de l’armée américaine tranche avec ses moyens considérables. En face, nous avons une armée d’insurgés disposant de moyens techniques plus réduits mais qui causent des dégâts importants, qui réalisent des prises d’otages, ou des opérations commandos meurtrières. Ce dernier point n’est pourtant pas nouveau, il s’est répété tout au long de la guerre du Viet-Nam. Actuellement, une telle machine militaire tant technique que complexe, peut être réduite à néant si on la prive d’énergie électrique et de moyens informatique et de communication. Paradoxalement, les moyens classiques restent opérationnel et permettent des opérations efficaces, sans crainte d’être rendus inopérants (à part une destruction par l’ennemi bien entendu). La classe militaire a donc elle aussi subi une profonde transformation. Durant presque toute l’Antiquité, le militaire et le religieux disposaient d’un grand pouvoir, ils détenaient l’essentiel de la direction de la Polis. Puis le politique a concurrencé le religieux pour enfin rivaliser avec lui et le supplanter, c’est le premier grand changement du pouvoir.

 

La classe des producteurs a fait de même, la révolution des peuples (avant et après 1789) a permis à la Bourgeoisie d’accéder au pouvoir et de s’y maintenir jusqu’à nos jours. Elle est apparue comme une nouvelle aristocratie et a tiré sa force de sa maîtrise de l’outil de production, c’est le deuxième grand changement du pouvoir. Cette classe productive est actuellement divisée, son développement a entraîné sa spécialisation mais aussi sa diversification. Nous pouvons observer deux grands domaines bien séparés : la production matérielle de biens de consommation, et la production immatérielle, plus récente mais qui se développe fortement. C’est le troisième grand changement du pouvoir. En effet, cette dernière évolution permet le développement important et généralisé d’une nouvelle source de richesse : la spéculation. Il s’agit d’une nouvelle classe dirigeante qui domine le politique souvent, le religieux parfois, le militaire toujours. La production de biens matériels lui est bien entendu totalement soumise, conditionnée, façonnée selon ses besoins. La crise de 2008 pourtant profonde n’a en rien modifié les pratiques. Les bonnes résolutions ont disparu et la spéculation a repris son rythme d’avant-crise, assez souvent même, elle l’a dépassé…

Il est fort probable que la prochaine crise qui se prépare aura des effets encore plus dévastateurs, mais il y a fort à parier qu’à l’issue, la spéculation reprendra ses droits et continuera de plus belle, sous une forme ou sous une autre. Ceci à moins que de nouvelles dispositions l’en empêchent ou qu’elle se fasse supplanter à son tour par une nouvelle classe dirigeante… l’avenir nous le dira…

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